Pourquoi l’amour ne changera pas le monde

J’entends partout que le moteur du changement et la clé d’un monde meilleur, c’est l’amour. L’amour inconditionnel, l’amour universel. Il suffirait d’aimer sans limite, sans distinction entre les gens, d’éprouver ce sentiment intime de chaleur envers tous les êtres du monde, envers chaque chose. L’amour pourrait tout résoudre, les conflits, le partage des ressources, le bonheur collectif et individuel… Bien sûr, ce message a été véhiculé de nombreux siècles en tant que valeur religieuse, avec toute la dualité et la notion de sacrifice que peuvent accompagner les dogmes. Mais le terme d’amour est resté pour désigner ce sentiment qui surpasse les autres dans la liste de nos vertus.

Je ne suis pas en accord avec ça. Parce qu’il faut tout de même l’admettre, l’amour inconditionnel envers tous les êtres vivants, c’est tout bonnement impossible.

Le sentiment d’amour, par nature, est incontrôlable car nous n’avons aucune emprise sur nos sentiments. Choisit-on d’aimer notre conjoint ? Choisit-on d’aimer nos enfants ? Nos animaux ? Nos amis ? Nos loisirs ? Peut-on sciemment décider d’aimer ce que l’on aime ? Se dire, cette personne est bonne pour moi, donc je vais l’aimer ? Se dire, cette personne a besoin d’amour, je vais l’aimer ?

Je ne pense pas. L’amour ne se contrôle pas, ne se maîtrise pas. Et quand on lit sur les sites de développement personnel ou de spiritualité que l’amour est la clé de toute vie, je ne trouve pas cela sain. Parce qu’on dit aux gens que s’ils n’arrivent pas à être dans l’amour en permanence, alors ils ne sont pas assez éveillés (et je n’aime pas ce terme non plus). Que si l’on est pas capable d’aimer les autres dans toute leur complexité et parfois leur méchanceté, alors on a du travail à faire sur soi, on est par définition imparfaits. Que si l’on est pas capable de s’aimer soi, on est pas capable d’aimer les autres. Oui on va jusque là, jusqu’à vous dire que votre façon d’aimer n’est pas bonne, parce que vous n’êtes pas capable de vous aimer. Je trouve que ce discours est anxiogène. Il créé un idéal qui est impossible à atteindre mais on vous rabâche que si vous ne l’atteignez pas, c’est que vous avez encore beaucoup de travail à fournir. Alors on se remet encore en question, on se flagelle, on culpabilise, et au final, on oublie qu’on utilise le développement personnel et la spiritualité pour être heureux, et non pour être parfait.

Je vous ai mis sur Facebook il y a quelques temps une citation de Platon, je voulais voir si cela allait susciter des réactions.

Platon

L’amour est eau. Incontrôlable, insaisissable, imprévisible. L’amour ne changera pas le monde. Ce n’est pas un outil que nous pouvons utiliser. Ce n’est pas un sentiment que nous pouvons canaliser. On aime. Ou on aime pas. Il n’y a pas d’entre deux. Comme chacun d’entre vous, je ne peux pas décider d’aimer un violeur d’enfants, même avec la meilleure volonté du monde. Parfois on aime une personne et du jour au lendemain, même s’il est aussi le parent de nos enfants, on ne l’aime plus, les sentiments sont partis sans qu’on puisse l’expliquer.

C’est la bienveillance qui changera le monde. Si en lisant tous ces articles et ces livres de développement personnel et de spiritualité, on remplaçait le mot « amour » par le mot « bienveillance », les choses seraient plus limpides, plus libres, plus concrètes.

La bienveillance n’est pas un sentiment (donc par nature incontrôlable), mais un état d’esprit. L’amour s’exprime par le cœur, nous seuls pouvons sentir si nous aimons ou non. La bienveillance s’exprime dans les actes, dans une main tendue, une oreille attentive, des mots sans jugements. L’amour ne peut être inconditionnel ou universel. La bienveillance le peut, on est pas obligé d’aimer une personne pour être bienveillant à son égard. Je n’aime pas le violeur d’enfant. Je n’ai pas de mauvaises intentions à son égard pour autant. Et même si j’en ai, ce n’est pas grave. Avec l’amour, on ressent une obligation de résultat. On doit aimer. Avec la bienveillance, on ressent une obligation de moyen. Je reste bienveillant du mieux que je peux, avec mes moyens.

Je pense qu’à travers le terme « amour », c’est ce sentiment de bienveillance universelle que l’on essaie de partager. Mais les termes comptent. Chaque mot porte un sens unique, avec ses bagages culturels, ses origines étymologiques, ses utilisations connotées. En tant que le linguiste, j’invite les professionnels et les passionnés de spiritualité et de développement personnel, à remplacer le mot « amour » par le mot « bienveillance ». C’est en commençant par les mots que nous changerons le monde.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*