[Livre] Le club des érudits hallucinés

La fantasy, ce n’est vraiment pas mon truc. Investi par tout un tas de clichés, ce genre littéraire me laisse souvent très déçue, tant tout y semble prévisible et manichéen. Mais l’autrice du Club des érudits hallucinés, Marie-Lucie Bougon, est une ancienne collègue de l’époque où je travaillais pour une association de promotion du métal symphonique, et j’étais curieuse de découvrir son univers. Je me délecte régulièrement de ses podcasts, La luciole littéraire, où elle partage ses réflexions sur la littérature et l’écriture. Il faut dire que la demoiselle est professeure de lettres modernes, ainsi que doctorante, et que sa thèse porte sur les prémisses de la fantasy française. La dame a donc un sacré bagage culturel, en plus d’une très agréable maîtrise de la langue. Du coup, j’ai décidé de passer au-dessus de mon aversion du genre pour faire confiance à une pro. Spoiler : j’ai bien fait !

L’histoire

Dans l’atelier francilien du professeur Bruissière, spécialiste en biomutation, se trouve un chef d’œuvre. Eugénia, femme parfaite crée sur mesure, est une preuve incontestable de ce phénomène extraordinaire qui voit la machine prendre vie. Pour le cercle des érudits qui entoure le vieux professeur, de multiples questions se posent : comment est venu ce souffle de vie ? Peut-on capturer l’essence d’une âme ? Quelle légitimité donner à l’existence de ces machines douées de conscience ? En quête d’identité, Eugénia tente de retrouver son créateur, tandis que dans l’ombre, un autre cénacle d’érudits se demande comment répliquer l’expérience.

Fantasy steampunk

Cette branche de la fantasy aime projeter ses récits dans un XIXe siècle où le charbon et la vapeur sont la base de toute technologie, aussi futuriste soit-elle. Cet aspect est si discret et finement imagé dans le roman que j’ai parfois douté de l’existence de certaines machines, comme de la République Savante d’Outremer. Maîtrisant parfaitement les codes du genre, l’autrice nous emmène dans un univers très étudié qui sert une intrigue pleine de rebondissements. Paris, Londres, Pondichéry, Héraclite, ce roman d’aventures nous embarque en zeppelin et en bonne compagnie. Eugénia et le professeur pourront compter sur l’aide d’un étudiant en physique, d’un dandy duelliste, d’un explorateur, d’une aviatrice, et d’une cartomancienne. Une belle galerie de personnages qui, chacun à leur tour, viennent casser les codes de la féminité et de la virilité, et apportent cette touche d’authenticité qui manque cruellement à beaucoup de romans de ce genre littéraire.

Un récit féministe

Villiers de l’Isle Adam racontait dans l’Eve future la création d’une femme parfaite, machine destinée au plaisir d’un riche bourgeois éconduit (livre que je ne connaissais pas, ce qui n’est absolument pas dérangeant à la lecture). Le club des érudits hallucinés propose une suite directe de ce classique, en explorant les dimensions sociales et éthiques qui découlent de ce phénomène de biomutation. C’est avant tout le récit de l’émancipation d’une machine pour s’affirmer en tant qu’être vivant. Symboliquement, j’aime penser que l’autrice a souhaité rendre hommage à l’émancipation des femmes, représentées par le personnage d’Eugénia. Sa quête de légitimité auprès de ses pairs, ses mauvaises rencontres, ses origines… Le livre aborde en réalité différentes facettes de la condition des femmes, sans jamais tomber ni dans le pathos, ni dans la naïveté.

Une écriture soignée

C’est de l’orfèvrerie. Pour nous plonger dans cet univers steampunk du XIXe siècle, l’autrice mobilise toutes ses ressources littéraires : vocabulaire riche et désuet, figures de style délicates, discours soutenu… C’est une merveille qui donne beaucoup de plaisir à lire à voix haute. La lecture est un vrai régal, on déguste un bonbon à la violette, sucré au parfum d’antan, redécouvrant la profusion et la force de ces saveurs.

Seule la fin m’aura laissé un petit goût d’amertume. Mon cœur vengeur se serait sans doute délecté de plus de violence, mais après tout, nous avons déjà une certaine vision du soulèvement des machines. L’autrice a préféré explorer une voie plus spirituelle, qui je l’espère, vous donnera envie de découvrir Le cercle des érudits hallucinés.

 

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